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Sahel : la guerre au Soudan./ Ahmedou Ould Abdallah

Depuis 2012, le Sahel central est sans interruption, confronté à de multiples crises politiques sécuritaires et humanitaires intimement liées. Les crises économiques ne pouvaient que suivre et avec elles, les famines et les dégradations environnementales. Dans ce contexte déjà rude, la guerre civile au Soudan et ses multiples conséquences ne peuvent qu’être nuisibles à la région. Remusclé au niveau de ses états membres et soutenu par ses partenaires extérieurs, le G 5 Sahel, ainsi que les institutions qui lui sont liées, peut s’avérer plus utile qu’on le pense.

L’affaissement du Soudan.

De toutes ses crises et guerres civiles passées, celle de ce 15 avril 2023 est sans doute la plus dangereuse pour l’avenir du Soudan. Eclatant non plus à sa périphérie (Darfour, Kordofan, Sud Soudan) mais au centre de sa capitale, Khartoum, cette guerre civile appelée aussi ‘’guerre des généraux’’ oppose l’armée nationale – Sudan Armed Forces ou SAF du général Abdel Fattah Al Burhan et les Forces de Soutien Rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dogolo dit H’meyti. Opposant ces forces armées, elle menace non seulement le futur du pays mais aussi celui de plusieurs autres dans la région. Une nouvelle guerre civile de trop dans une région déjà bien meurtrie.

Les chiffres parlent. Au-delà de plus de 2000 morts déjà comptés, le nombre de blessés est d’environ 5.100, celui des réfugiés et déplacés est estimé à 1,9 million. Dans ce contexte de pénuries et de dangers mortels, près de25 millions des 45 millions des habitants du pays ont besoin d’aide humanitaire.

Au-delà de ces chiffres dramatiques, une guerre civile c’est aussi l’effondrement économique à plusieurs niveaux. Les investissements passés, en cours et à venir dans l’agriculture, les mines, en particulier d’or, et de tourisme sont en danger. Cette guerre est aussi une menace sur la sécurité du commerce et de la navigation maritime dans la Mer Rouge et le Canal de Suez. Les Etats du golfe – Emirats Arabes Unis et Qatar – devraient être affectés comme l’est l’Arabie avec ses mégas projets tels celui de Néom.

Ala fois humanitaire et économique, la guerre du Soudan est d’abord la faillite politique d’un pays, c’est-à-dire de ses élites dirigeantes. Après la chute du général Al Bachir en 2019, à la suite de manifestations populaires, l’Armée et les civils du mouvement des ‘’Forces of Freedom and Change’’ n’ont pu réussir à gérer pacifiquement la Transition. Le résultat est l’actuel affaissement du pays, propice à encore plus de désastres politiques, économiques et sociaux. Pire, plus il dure plus un conflit armé devient contagieux. Le flot des réfugiés et déplacés internes, les luttes entre les  parties et leurs quêtes de soutiens externes, en armes et en financements, transforment graduellement la nature et les objectifs de tout conflit domestique.

Si elle n’est pas arrêtée rapidement, cette mutation progressive du conflit comporte d’énormes risques pour le Soudan et ses voisins qui se trouveront menacés. Elle éveille les anciennes inimitiés et les antagonismes entre leaders, tribus et régions. Son extension à l’ensemble du Soudan prend ainsi progressivement forme. Cette évolution se produit par effet d’imitation quand chaque groupe ou région veut soit se protéger soit prendre des gages contre un futur ennemi. Elle peut aussi survenir du fait de l’absence d’un leadership national capable de dissuader les extrémismes et autres forces centrifuges. Par ailleurs, sans nécessairement le vouloir, les appuis extérieurs, en soutien à telle ou telle partie, internationalisent une guerre civile. Celle-ci devient alors ‘’un business’’  difficile à arrêter à cause de nombreux enjeux désormais plus personnels, financiers et sociaux que politiques. Les causes initiales du conflit laissent graduellement place à de nouvelles  entrainant des violences qui favorisent les extrémismes et les ingérences étrangères.

L’enracinement de la guerre civile et ses divers impacts sur le pays préparent au pire. Le conflit, initialement politique et désormais armé, se mue progressivement en une économie de guerre. Les intérêts économiques s’effectuent essentiellement au profit de groupes privés nationaux et d’autres. Le conflit est dès lors bien plus difficile à arrêter.

Dans l’intérêt du Soudan, des états voisins et de ess amis, il est dangereux d’ignorer que plus ils durent, plus les conflits internes se renforcent. Par conséquence, aider rapidement le Soudan est essentiel à sa survie et à la stabilité de la région y compris en particulier les états du Sahel.

La tourmente se poursuit.

Aux prises avec des conflits violents, particulièrement depuis 2012, certaines régions du Sahel connaissent présentement d’énormes difficultés sécuritaires, économiques et diplomatiques. Un désarroi lié et aggravé par les progrès spectaculaires des trafics en particulier de stupéfiants.  D’après le rapport de l’ONUDC (Office des Nations Unies contre la Drogue et les Crimes) publié en juin 2023, ce trafic est passé de 13 kg saisis en 2013 à 35kg en 2021 et 863 kg en 2022.

Les plus grosses saisies eurent lieu au Burkina Faso soit 488 tonnes. Les trafiquants de drogues et d’autres opérations illégales – cigarettes, mouvements migratoires – trouvent un ‘’blanchiment politique’’ de leurs activités dans le soutien des rebellions et guerres civiles. Ils les financent pour les perpétuer et ainsi maintenir leurs commerces lucratifs.

La dégradation de sa situation sécuritaire et celle de ses frontières – pourtour du Lac Tchad, régions des Golfes du Benin et de Guinée, fragilise aussi le Sahel diplomatiquement. La guerre en Ukraine, mobilisant l’attention et les ressources des grandes puissances, celle du Soudan et sa proximité avec le Moyen orient et des questions liées aux eaux du Nil essentielles à l’Egypte et à l’Ethiopie, relativisent la place du Sahel dans la diplomatie internationale.

Pour prévenir cette décote internationale et encourager le retour à la stabilité, les états du Sahel et leurs voisins devraient se mobiliser davantage et rapidement. De fait, le retrait de la Minusma, une demande du Mali, déstabilisera encore plus ce pays. Avant tout sur le plan sécuritaire, même à long terme, les forces maliennes et leurs alliés ne pourront pas, en même temps sécuriser le terrain laissé par la Minusma et par simple dissuasion faire face aux djihadistes. De plus, la Minusma, dans sa composante militaire et civile, est aussi d’un grand apport financier à l’économie du pays – emplois locaux, loyers, consommation et autres services. Dans un état en guerre depuis une décennie, l’affaiblissement de l’économie aggrave les mécontentements populaires et nourrit l’insécurité. Autant de facteurs qui renforcent la présence des rebelles et des terroristes.

Dans ce contexte de crise durable, presque structurelle, les états de la région et leurs partenaires extérieurs doivent engager de multiples mesures préventives. La guerre au Soudan, le conflit libyen, la poursuite des violences armées autour du Lac Tchad et la priorité prise par la guerre d’Ukraine invitent les états du Sahel et leurs amis, au renouveau du G 5 Sahel. Son renforcement et son élargissement sont des priorités pour les états et les organisations concernés par le terrorisme dans la région. Une région charnière entre plusieurs continents (Amérique, Asie, Europe) où la fragilité des Institutions publiques ne peut faire face à un terrorisme désormais quasi partie des systèmes politiques nationaux.

La production, ancienne ou annoncée, de gaz et de pétrole ne manquera pas de donner des appétits aux terroristes. De plus, dans la région, y compris en particulier autour des golfes de Guinée et du Benin, le terrorisme est une réalité depuis plus de trois ans. Face à ces risques réels de la consolidation et d’expansion de la violence, la réponse appropriée, comme lors de la création du G 5 en 2012, appelle au renforcement des alliances régionales dans la lutte contre celui-ci. A cet égard, la relance du G 5 Sahel, malgré des difficultés actuelles, demeure l’une des plus efficaces contributions à la stabilité de la région. Un G 5 Sahel, renforcé et élargi, offre l’avantage de partir d’une institution qui existe déjà. Au-delà de leurs antagonismes, les partenaires extérieurs sont majoritairement concernés par l’ancrage des terroristes et des divers trafics liés à cette présence dans la région.

Ce 30 juin, le Conseil de Sécurité a annoncé le retrait de la Minusma dans 6 mois. Le retrait de 13.000 troupes fragilisera davantage le Mali et la région pendant les années à venir. Les divers groupes armés en seront les principaux bénéficiaires. Avant d’en être des victimes comme le furent partout ceux qui lancèrent la terreur idéologique et politique.

In fine, l’implosion du Soudan doit être évitée. Pour ce pays lui-même et aussi pour prévenir de tragiques effets de contagion à travers le Sahel. Un Sahel fragilisé par le départ précipité de la Minusma après celui de Barkhane.

 

 centre4s.org

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