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Voyages de Mungo Park en Afrique de l’Ouest : Une reconnaissance dans les profondeurs du Sahel précolonial

Ce livre, “ Travels into the interior of Africa “ publié en 1799,  a donné une image panoramique des peuples de la région, leurs coutumes, leurs princes,  leur structure sociale en classes, leurs crises (conflits internes et changements climatiques), leurs armes (flèches, lances et fusils traditionnels), et leurs infrastructures économiques (la culture du maïs et du coton, l’élevage bovin et caprin, l’extraction du fer et de l’or…) et ses langues populaires (Mandingue, Soninké, Wolof, Pular, Bambara, Hassaniya, Haoussa, berbère…) avec la présence de la langue arabe comme langue adoptée dans la charia, la correspondance, les  testaments, les transactions et l’enseignement dans les Mahadras dispersées dans les villages et  campagnes.

Les détails du témoignage de cet étrange visiteur avaient attesté la profondeur de la coexistence pacifique entre les adeptes de l’Islam et les restes du paganisme, dans la théorie et la pratique, entre les Arabes, les Berbères et les Africains noirs, et leur réserve vis-à-vis des étrangers , chrétiens blancs, malgré la prédominance de la dimension humaine (pitié, hospitalité et compassion pour les étrangers aux bleds…), dans un milieu où la dignité humaine continue de souffrir de graves violations.

La mission du médecin explorateur a failli prendre fin à Banoum durant son séjour forcé dans le campement émiral Awlad M’Bareck, une grande suspicion planant sur ce mystérieux visiteur qui a été l’objet central d’une réunion du conseil des 40 (Assemblée délibérante) ou plusieurs avis tendant vers sa neutralisation ; sentence remise aux calendes locales en attendant son entrevue avec la “Reine Fatima” qui était curieuse de voir un homme blanc pour la première fois de sa vie.

Pour l’anecdote, l’un des frères de l’émir Ely a suggéré simplement l’extraction de ses yeux bleus qui rassemblent tant, selon sa description, à celles d’un chat pendant qu’un autre conseillait la coupure de sa main ; suivent les confidences du jeune fils de l’émir, âgé de onze ans, qui lui racontait ces détails avec un air de compassion.

Après sa rencontre avec l’épouse “principale” de l’émir, au camp de Boubeker,et ses autres femmes curieuses de voir “une créature à la peau si blanche , on lui rendit son cheval et ses affaires , lui facilitant la poursuite de son chemin sans son compagnon serviteur , Demba, cher à lui malgré ses supplications passionnées pour le chef Awlad M’Bareck.

Le chemin de Ségou ne serait pas paré de lilas de provence.

Parmi les captures féeriques de notre “promeneur solitaire” : les incendies nocturnes d’herbes sèches dans les villages Manding, la beauté rustique des villages du royaume Bambara, les beaux troupeaux de vaches Foullah dans la région de Macina , les hordes de villageois fuyant avec leurs biens et leur bétail à Kaarta, des guerres des royaumes voisins, les chevaux Awlad M’Bareck accompagnés de leurs émirs, les villages de pêcheurs sur les rives des fleuves (Falamee, Niger, Gambie et Sénégal), les fourneaux de fer,  essaims de criquets pèlerins a Sanka,  les séances de filage des femmes du coton, la chasse aux éléphants pour l’ivoire, les cérémonies de mariage, la circoncision collective des enfants, la boxe, l’accueil du croissant lunaire de Ramadan avec les supplications, les festins, la cérémonie d’arrivée de la caravane, les funérailles de deuil… avec quelques cas humains extrêmes comme le supplice d’une esclave refusant de procéder avec la caravane, les cris d’une maman dont le fils vient d’être fatalement blessé par les voleurs de bétail, le regard affectueux d’une dame à son enfant vendu en temps de famine pour un mois de provision alimentaire ou la joie d’une vieille aveugle en apprenant le retour de son fils après plusieurs années d’absence.

Le chirurgien aventurier a également documenté, en sa qualité de témoin oculaire, la  traite des esclaves entre les royaumes africains et les Européens sur les côtes atlantiques; il a estimé les esclaves actuels et anciens à trois quarts de la population pourvus à travers les caravanes permanentes et le recours aux guerres et au kidnapping  à des fins de vente ou d’échange (d’or, de sel, d’ambre, de tabac, de fer et de poudre à canon), y compris des villages entiers aux habitants mis dans les fers et devenant des cités  en ruines.

Il a évoqué dans ce contexte d’autres sources de servitude, telles que l’incapacité de rembourser les dettes , la pression des famines saisonnières poussant certains a supplier les vendeurs d’esclave de les prendre et des mères a vendre l’un des enfants pour nourrir le reste de la famille ou certains crimes commis (meurtre ou adultère) pouvant entraîner une perte permanente ou temporaire de liberté ; les victimes se voyant enchaînées,  par des fers aux cous et aux mains, durant cette sombre époque.

La valeur sociale des trafiquants d’êtres humains “ The slatees” témoigne aussi de la profondeur de la culture esclavagiste dans les sociétés traditionnelles.

Parmi ses observations figurent aussi la présence de fours sidérurgiques, de lieux de prospection de l’or et les méthodes de son extraction qui s’apparentent aux procédés artisanaux de filtrage en vogue aujourd’hui dans le nord mauritanien, la fabrication de la poudre à canon locale pour les fusils traditionnels à partir de grains de nitrite mélangés à la farine de certaines plantes comme le Safran, le filtrage de crème de Karité (Shea Butter), l’arbre répandu dans les campagnes.

Park a été également secouru par son savoir de naturaliste pour survivre et sculpter des images précises d’arbres d’Afrique de l’Ouest (mangrove, teydoum, acacia…), qu’il utilise pour le traitement et la médecine, après l’épuisement de son argent et de ses provisions et son cambriolage par les pirates des bois et frontières.

Le voyageur européen a profité des temps de son séjour dans les villages, en conversant avec les habitants, pour s’enquérir sur le cours du fleuve Niger, de la topographie et des villes, ainsi que des croyances dominantes ; ce qui l’a poussé à en déduire  la comparaison entre les  villes de Djenné, Tombouctou et Oualata (en tant que capitales commerciales et culturelles) et les distances entre Oualata et Tombouctou (10 jours) et entre Banoum et Essaouira au

Maroc via Tichitt (plus d’un mois) et les nouvelles des territoires Haoussa et de leurs villes forteresses, riches en or, en tissu et en armes.

Il a réalisé, dans de nombreux cas et chez les différentes communautés africaines, la profondeur de la sacralité de la mère, source de tendresse dans un environnement difficile, où la phrase symbolique « frappe-moi ou tue-moi et n’évoque pas le nom de ma mère » pendant les querelles et les crises est répétée, et la connaissance des histoires de Prophètes comme dans la Bible ainsi que la passion d’acquérir et d’acheter de nouveaux livres.  L’évocation fréquente des expressions «Soubhana Allah» et « La Ilaha Illa Allah » dans les cas d’émerveillement extrême et de peur terrible, comme le passage d’un lion de près, ou la découverte d’un étrange visiteur  par des personnes qui n’ont jamais vu la forme de son costume, la couleur de sa peau, le bleu de ses yeux, la disposition de son nez et la rougeur de ses cheveux.

L’un des paradoxes de cette expédition est que son auteur a adopté son uniforme britannique et son identité chrétienne sans réajustement tactique, comme René Caillé (Ould Kaigé Nasrani) se rendant à Tombouctou en 1827 (en musulman égyptien)  et Camille Douls (Abd al- Malik) dans le Sahara occidental en 1887, malgré l’insistance du public de la région à ce qu’il prononce la Shahada et le récurrente menace de sa conduite forcée par certains à la Mosquée pour prier avec la Jama-a.

Notons au passage ses écritures d’amulettes (safi) pour la bonne chance sur demande de certains villageois, le troc d’une partie de ses cheveux pour la provision et la récitation de prières de bénédiction pour ceux qui les sollicitent.

L’aventurier explorateur a recouru aussi à la tradition des présents faits aux Chefs des villages, aux princes et à ses hôtes pour faciliter son passage hors de leurs territoires, assurer sa sécurité,  bénéficier en contrepartie de cadeaux ( moutons,  vaches ou provision agricole), de soutien, de guides et de conseils dans la poursuite de son odyssée jusqu’aux frontières de ces contrées, se trouvant parfois en infraction   par rapport aux lois de circulation non autorisée sur certains territoires comme au Kajaga (royaume Soninké) et au Sultanat du Boundou  en payant amèrement le prix de sanctions “arbitraires”.

Au cours de cette aventure, M. Park a souffert de fatigue  et de peur dans les forêts, de soif dans les déserts du Kaarta, de piqûres de moustiques dans les marais, d’escalade de collines accidentées avec son cheval épuisé, du spectre de la faim devant certains villages aux portes hermétiquement fermées, de la confiscation par des bandits armés de ses effets et parfois du dur traitement des habitants des villages et des vallées qui voient pour la première fois « l’être » blanc,  se rassemblent autour de lui, abandonnant leurs activités routinières, dans un état d’alerte et d’attroupement général, grimpant parfois sur les huttes et montant sur les terrasses pour le voir (à Sansanding et dans de nombreux villages), se bousculant tout autour de lui pour compter ses doigts et ses orteils et vérifier les “étranges” boutons de son uniforme à Banoum et dans les places publiques de certains villages visités.

Il vécu l’alternance des saisons et vu son moral vaciller entre l’espoir et le désespoir jusqu’à voir les étoiles du zénith et les éclairs de l’au-delà, le menant à des moments d’extrême désespoir, s’il n’avait pas fait parfois l’objet d’hospitalité de la part de certains villageois, de la gentillesse des femmes des champs revenant des fermes, de la tendresse d’un cœur humain dans ces collines après le pillage et l’épuisement. Le secours fut parfois la contemplation de la beauté d’herbes aquatiques, le grondement de tonnerres ou le mouvement de nuages annonçant une probable pluie, le coassement de grenouilles, preuve de la proximité de l’eau. Ce qui fait de cette aventure un défi existentiel et romanesque à tous points de vue.

Le voyageur aventurier fut déçu par la fermeture des portes de Ségou (la capitale du Royaume Bambara) devant lui et les réserves manifestées à son endroit par le roi Mansong, lequel s’était contenté de l’orienter vers des villages voisins et de lui procurer cinq milles cowries (monnaie de l’époque) , qui peuvent l’aider dans sa route, tout en s’excusant de ne pas l’avoir reçu, en raison du manque de clarté du but de son étrange tournée le conduisant à la porte de sa ville fortifiée et divisée en quatre parties autour du fleuve Niger.

Une réserve stratégique et un style diplomatique, de la part du roi Bambara Mansong, traduisant le sens du prima sécuritaire et de la préservation des relations avec les puissances occidentales montantes.

Le chirurgien britannique Park a passé sur son chemin de retour, après avoir parcouru péniblement des centaines de kilomètres, sept mois malade de fièvre et de fatigue dans le village de Kamalia dans la région Mandingue, sous la garde d’un Chef africain nommé Karfa, l’un des clients du Dr. Laidley, au cours desquels, il consigna ses observations minutieuses sur l’agriculture, l’enseignement coranique (propagation des mahadras et respect des maîtres coraniques), les coutumes de la population, les souffrances des esclaves, les types d’échanges commerciaux, les instruments de musique (Tidinaten, tambours, kora et Flûte) ; les genres de maladies (fièvre, lèpre et ver de Guinée) et les changements climatiques (automne pluvieux, humidité et chaleur estivale…) ; les repas courants (couscous, maïs, orge, riz, rôtis et types d’aliments divers  …) ; avant de poursuivre son voyage dans une tenue africaine, qui lui a été offerte par son hôte, Karfa, après la transformation de ses vêtements européens en haillons usés sur son corps svelte, jaunâtre de fièvre et alourdi par une barbe, dont les habitants s’en sont servis pour l’appeler pendant des années après son étrange passage, grande barbe.

M. Park a entendu, à son séjour dans le royaume de Kassoun, l’arrivée d’une délégation de l’ Al Mamy du Futa Toro (Abdoul Kader Kane),  un groupe de chevaliers  appelant les habitants de ce pays et ses princes à se convertir à l’islam en recitant publiquement les “onze prières “ s’ils veulent qu’ils soient de leurs côtés pendant les conflits, avec  le royaume du Kajaga; requête acceptée. Il a également fait mention du  récit sur le  conflit de l’émir du Fouta Torro Abdoulkader Kane et le roi du Djolof , quelques années avant, au sujet de la conversion du dernier a l’Islam se soldant par un conflit dont l’Almamy sera prisonnier quelques mois au Djolof avant la normalisation des relations bilatérales.

Park a été aussi témoin de délibérations judiciaires pour le règlement de certains litiges civils (le cas d’un agriculteur qui a tué l’âne d’un éleveur pour avoir détruit son champ), sociaux (résurgence d’un homme après une longue absence ayant conduit son épouse à contracter le mariage avec un autre) et quelques délits et plaintes que les juges et le conseil des anciens du village traitaient.

L’explorateur attentif a constaté l’organisation villageoise et le mode d’hospitalité réservé aux visiteurs, les réunions et le règlement des problèmes autour de l’arbre du Bentang (place publique) et l’attente de la permission du chef du village pour déterminer le lieu de résidence et les types de fortifications contre les menaces extérieures par des murs de boue ou de poteaux d’arbres et la clôture autour du périmètre du village en plus de tranchées de protection contre les incursions soudaines.

Le passage forcé de Mungo Park par des terres appartenant au sultanat d’Ehl Bahdel (Oulad M’bareck), en raison de l’imminence de déclenchement de la guerre entre le roi de Ségou Mansong et Daisy du Kaarta, qu’il nommait «le royaume de Ludamar» et dans laquelle, il séjourna près de quatre mois en tant que « prisonnier », comme il le dit, a permis d’avoir un témoignage important sur le mode de vie des Bidhan , « moors » ,  et leurs relations à cette époque avec les royaumes africains voisins, les routes commerciales du nord vers le Maroc et ceux de l’Est à destination de Tombouctou et dans les régions Haoussa, en plus de leur perception des Européens chrétiens blancs. Nous reviendrons sur certaines de ses observations, les circonstances de son arrestation, et les carnets de Banoum, du temps du prince Ely Ould Amar, dans un autre article, Inchallah.

Parmi ses remarques, au passage, l’évocation récurrente de la grandeur des Trarza et Brakna parmi les maures qui comprennent d’autres groupes tribaux comme les Guedamoula, Javouno et Banoum, selon ce qu’il a entendu.

Cette expédition a constitué une infiltration stratégique de L ’African British Society de Londres dans les profondeurs de l’Afrique de l’Ouest, après les tentatives désespérées de ses premiers émissaires (John Ledyard, Simone Lucas et Daniel Houghton) et avant l’aventure d’Alexandre Gordon Laing, tué après son retour de Tombouctou en 1826.

D’autres européens tenteront l’aventure comme René Caillé (Ould Kaigé Nesrani) qui a passe des jours du mois d’avril 1828 dans la ville sous l’identité d’un musulman égyptien et le voyages du Français, Gaspard Théodore Mollien en 1817 dans le bassin du Sénégal et la région de Fouta,  de l’Allemand Heinrich Barth au Mali, au Soudan et au Tchad venant de Tripoli entre 1849 et 1855 entre autres.

Au cours de son deuxième voyage, l’explorateur se serait noyé dans le fleuve qui a tant hanté son imaginaire, près des chutes de Bossa (actuel Nigeria) à la fin de 1805 quand son navire le « Djoliba » ait heurté des rochers et que les habitants aient attaqué le reste de son malheureux équipage.

Traduit par Mohamed Ould Mohamed Lemine et revu

par l’auteur Sidi Mohamed Abdelwahab

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