Le grade de général : à la vie, à la mort par Ely Ould Krombelé

A défaut de promouvoir une attente nécessairement méritée tout au bénéfice de l’institution militaire, le grade de général est devenu une véritable aubaine au sein de notre jeune Armée.

En effet la conception de ce « monstre étoilé  » et l’attrait fulgurant qui en découle, ont fait de ce grade, a posteriori pas comme les autres, tantôt un réceptacle d’ambitions souvent pas à la hauteur, tantôt frustrantes pour la majorité silencieuse.

C’est pour cette raison que cette « invention » qui a survécu à son géniteur, doit être restaurée dans sa lettre et son esprit, afin de la revêtir du manteau légitime équivalant à sa juste valeur militaire. Certes le tableau d’avancement de 2019 publié comme il se doit le premier trimestre de chaque année, n’engage en rien le président Mohamed Ould Ghazwani, désormais chef suprême des Forces Armées et de Sécurité, puisque l’intéressé n’a pris le pouvoir qu’en Août.

De 2020 à 2022, il y a eu peu de colonels promus au grade de général de brigade et personne ne peut mettre en cause leur compétence, ni la légitimité à prétendre à cette promotion, bien que tardive. Car la « prolifération » de ce grade banalise sa prééminence, met au rabais le processus méritoire de sélection et corrompt surtout les critères adéquats d’objectivité.

En effet il est à signaler que de valeureux officiers promus au sortir de l’indépendance et ayant fait la guerre du Sahara, n’ont pas jugé nécessaire d’arborer cette ultime distinction pour probablement deux raisons :

– une, par sobriété intellectuelle ;

– deux, la doctrine d’emploi de notre Armée ne réunissait surtout pas les conditions structurantes( tactique, technique, théâtre d’opérations) pour aussitôt « produire » à la couveuse des généraux de salon.

Sinon qu’est-ce qui pouvait empêcher des colonels comme MBarek Ould Bouna Moktar, Moustapha Ould Mohamed Salek, Veyah Ould Maayouf, Kader, Ahmed Salem Ould Sidi, Yall Abdoulaye, Ahmed Ould Minnih, Diop Abdoulaye, Ahmedou Ould Abdallah, Cheikh Sidahmed Ould Babamine, Mohamed Ould Lekhal, Sidi Ould Riha, Athié Hamath, Mohamed Lemine Ould Ndeyane, Ainina Ould Eyih, Mohamed Ould Abdi Ould Vleivoul, le commandant Jiddou Ould Salek et j’en passe, de prétendre au grade de général? Mais devraient-ils tous être des généraux, même au gré des services rendus à la patrie, non je ne le pense pas.? Ces pionniers à la pensée frugale mettaient plutôt les intérêts supérieurs de leur pays devant quelques considérations inopportunes à caractère égoïste.

A/ Le vrai géniteur du grade de général

Le grade de général et la convoitise pour ce statut ont eu comme génie créateur l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz; d’abord pour des raisons strictement personnelles. Dès le début des années « 2000 » le colonel Moulaye Ould Boukhreiss, pour se maintenir à la tête de l’Etat-Major, parce que tenu de prévaloir ses droits à la retraite, aura tout fait pour être nommé au grade supérieur de général.

Maawiya Ould Taya, alors chef des Armées, a coupé la poire en deux : Moulaye a eu son grade de général, mais sera remplacé aussitôt par son adjoint, feu le colonel Mohamed Lemine Ndeyane, à la tête de l’Etat-major National. En somme une victoire à la Pyrrhus, pour un avancement mort-né, comparable chez nous mais dans une moindre mesure au fameux service Denebja.

Lorsque Ould Abdel Aziz a fait son coup d’Etat en 2005, il se voyait loin dans la hiérarchie militaire, autrement moins ancien que plusieurs colonels de notre Armée, particulièrement ceux du CMJD (le comité militaire).

Et pourtant cela n’empêchait pas certains colonels plus anciens que Aziz de se mettre au garde à vous à sa seule présence. J’ai vu de mes propres yeux deux colonels anciens comme la lune, se mettre au garde à vous devant Aziz, et lui se contentant de se lever pour leur serrer la main; une fois à la présidence et une autre dans son bureau du Basep.

Cependant Aziz voulait mettre fin à cette situation ubuesque ,qui le rendait probablement mal à l’aise, soit il était tout puissant, soit que beaucoup de ces officiers étaient trop faibles. Mais il y avait un obstacle majeur à cette consécration, c’est le grand cousin germain, le grand frère, feu Ely Ould Mohamed Vall.

Le colonel Ely n’aurait jamais accepté, en tant que chef d’Etat et l’officier le plus ancien, au grade le plus élevé d’octroyer le grade de général à Aziz avant, même, une pléthore de colonels, dont certains n’étaient certes pas à la hauteur( se prosterner devant son subordonné), mais plus anciens que lui quand même.

Ainsi, Aziz décide de passer à la vitesse supérieure, pour contourner cet obstacle; la transition ne durera plus 24 mois mais moins que ça; on choisit un candidat de faible amplitude, et hop on gagne l’élection présidentielle et Aziz devient le chef d’Etat-major particulier du premier président civil « élu démocratiquement » !!!.

L’ambition roulant ainsi sur un boulevard peut désormais porter ses fruits .Et pour ne pas « éveiller les soupçons d’égocentrisme », Aziz a mis sur le même tableau d’avancement que lui: Ghazwani et Félix Négri afin d’arborer le grade de général de brigade, lui le 1er janvier 2008, Ghazwani, le 1er Avril et Félix le 1er juillet. Ghazwani et Négri peuvent prétendre à porter ce grade parce qu’ayant fait tous les stages requis (Ecole de Guerre en définitive ), leur capacité intellectuelle aidant. Quant à Aziz, il n’ a que le cours d’Etat-major fait au Maroc, au début des années « 90 », mais surtout la force de frappe dissuasive du Basep.

C’était la première entorse aux critères d’avancement au grade de général. En tout cas Aziz aura mis fin au supplice de certains de ses anciens, ces derniers pouvaient désormais le saluer, le considérer en humbles subordonnés, quant auparavant ils devraient se ridiculiser. Jusque là en 2008, l’Armée mauritanienne n’a que trois généraux, un cemga, en la personne de Ghazwani, un cempp (chef état-major particulier du président) et le 3éme, le général Félix commandant la Garde Nationale..

C’était déjà beaucoup pour une Armée de la dimension d’une division d’infanterie motorisée. C’est que le grade de général porte un avantage matériel, surtout à la retraite et ce, pendant 5 ans. Aziz avait tout planifié car il n’imaginait pas qu’un jour il serait président de la république pendant plus de 10 ans (Août 2008 à Août 2019).

Mais les choses vont se gâter, connaissant l’esprit émulateur des mauritaniens. En Mauritanie quand un citoyen ouvre une pharmacie, tout le monde en fait autant même sans l’outil professionnel, ni intellectuel; alors quand l’un devient général, chaque officier voudrait accéder au même statut. Sauf que l’Armée n’est pas une entreprise publique, ni un croissant de charité , encore moins une société de sécurité privée.

C’est plutôt une institution rigide axée sur la compétence à tous les étages, une moralité de calife, une probité et un patriotisme irréprochables. Cette armoirie héraldique synonyme d’épopée glorieuse est un vocabulaire qui manque malheureusement à beaucoup de nos képis étoilés.

B/ Embouteillage même au feu vert:

Notre Armée est jeune et les pionniers l’ont bâtie à partir de rien, bousculés par la subite guerre du Sahara de décembre 1975 . Dans la sous-région, et contrairement à certains pays face au terrorisme, elle s’en sort le mieux. Cependant depuis quelques années, l’on constate un immobilisme, et un air vieillissant qui rappellent la stagnation à l’époque soviétique, sans doute à cause du train de vie des apparatchiks, surtout profitant de privilèges non nécessaires et non naturels (exemple appartenir plus de 10 maisons).

Ainsi le grade de général, à défaut d’être une distinction méritée, est presque de nos jours une aubaine, le plus court chemin dans l’Armée pour la simple satisfaction du ventre. Ce foisonnement de képis étoilés a commencé, faut-il le rappeler du temps de Ould Abdel Aziz, et est même devenu en cette période un moyen de pression sur ceux qui, même compétents dans l’exercice de leur fonction ne voulant courber l’échine.

Si votre épouse fait de la politique avec la partie adverse, pas grade de général. Par contre, si vous entretenez de fructueuses relations matrimoniales ou affairistes avec le sommet, votre époux ou votre frère seront récompensés. Et quand en est-t-il des officiers dignes, altiers qui ne passeront jamais par ses sentiers malpropres?

Ces fiers et nobles officiers qui, pour coopter la faveur de leurs chefs, n’ont jamais écrit de lettres anonymes pour renseigner, quand même qu’il y a un bureau du renseignement militaire pour ça; n’ont jamais fayoté pour quelque privilège que ce soit. Ghazwani en homme juste, doit mettre fin à cette pluie d’entorses à la moralité et récompenser les justes, les compétents, ceux qui sont simplement animés de bonne moralité.

Car il sait que le seul avantage dont peut bénéficier un militaire, c’est justement l’avancement. Mais il faut pour cela prôner la dignité et la soumission à des principes universaux d’objectivité.

Est-il normal que des officiers supérieurs qui remplissent toutes les conditions requises soient doublés par des arrivistes ? En effet il y a trois exemples que je pourrais signaler: un, c’est le cas de trois colonels, à savoir les attachés de défense à Bruxelles, celui qui exerce depuis longtemps au Mali et également à Washington.

Ces trois officiers et non des moindres totalisent à eux seuls environ un demi-siècle (50ans) d’ancienneté au grade de colonel. Jugez-en car ils sont tous promus au grade de colonels en 2007, 2008, et 2009, des pièces de musée, il semble ; deux, pourquoi le directeur de l’Ecole polytechnique d’où sortent des Ingénieurs reste toujours colonel? Pourquoi cet officier ingénieur de son état qui dirige une école supérieure et dont les élèves admettent chaque année à l’Ecole polytechnique de Paris, ne mérite-t-il pas le grade de général, dans la mesure où certains de ses anciens n’ont souvent pas dépassé le collège? Commander cette Ecole polytechnique avec le grade de général, rehaussera sans doute le prestige de cette institution auprès de ses partenaires étrangers. N’est-ce pas ?

Trois, l’Arme la mieux utilisée dans toute l’histoire de l’homme, c’est l’Artillerie. Dans les pays développés tous les majors sortant des académies militaires choisissent l’Artillerie, l’Arme savante, selon Napoléon Bonaparte. Aussi en Artillerie, il n’y a que des instruments de mesure pour calculer les coordonnées, des canons et des obus. Donc rien à voler et les mauritaniens détestent cela. C’est pourquoi cette Arme bien que primordiale dans tout conflit( observer la guerre en Ukraine) est délaissées par les différents Etats-majors, pour ne pas dire que les officiers qui la servent stagnent au grade de colonel.

C/ L’année « cruciale »

Il y peu, lors du départ à la retraite des généraux Mohamed Ould Meguett et Dah Ould Elmamy, on a spéculé des mois durant, surtout sur la façon de les maintenir. On aura constater que Ghazwani, encore une n’était pas l’adepte du » deux poids, deux mesures ». Du temps de Aziz, cela se faisait, et pour Ghazwani, il faut juste pour et contre tous.

Cependant il y a des limites à tout. En 2023, l’Armée va se vider de plusieurs de ses colonels compétents et certains généraux indispensables au verrou sécuritaire du pays. Et il est indéniable que les officiers supérieurs et les officiers généraux partent à la retraire pendant qu’ils sont encore capables physiquement et mentalement de s’acquitter de leurs devoirs professionnels.

Au moment où tous les pays poussent l’âge de la retraite des travailleurs entre 65 et 68 ans, la Mauritanie doit faire de même. Un colonel qui part à 61 ans, un général brigadier à 63 ans, un divisionnaire à 65 ans , est une aberration de nos jours. A ce rythme Ghazwani, réélu en 2024, se sera débarrassé de toute sa génération et croyez-moi, il n’y a rien de plus pénible que d’être le doyen, même dans une université, à plus forte raison que d’être entouré de jeunes officiers fils à papas, médiocres et incongrus./ .

Ely Ould Sidahmed Krombele, France