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Préservation et gestion durable des petits pélagiques au menu d’un atelier des professionnels de la pêche artisanale

La Fédération Nationale des Pêches a organisé  ce matin à Nouakchott à l’intention des professionnels du secteur et de la Société Civile sur « le plaidoyer pour l’amélioration de la gouvernance et la transparence dans la pêche des petits pélagiques » considérés comme l’avenir de la pêche en Mauritanie et en Afrique de l’Ouest d’où la nécessité d’une gestion concertée de la ressource.

Ont pris part à ce séminaire des professionnels de la pêche, des élus, des syndicats, des journalistes et des ONG de l’environnement.

Un pillage à grande échelle des petits pélagiques

Ces petits pélagiques destinés d’abord à la consommation humaine directe sont destinées à avoir des retombées économiques et sociales avec l’emploi de milliers de mauritaniens, d’importantes quantités de poissons débarquées, une grande valeur nutritive (apport protéique, Oméga 3…)

Seulement, il s’agit de ressources hautement migratrices entre les pays d’Afrique de l’Ouest, le Maroc et le Sud du Sénégal.

Les petits pélagiques sont soumises aux fluctuations de l’hydo-climat, à la surpêche et aux effets de la fabrication des huiles et farines de poisson, les fameuses usines de Moka.

L’atelier entre dans le cadre d’une campagne de sensibilisation des acteurs de la pêche artisanale sur les mesures clés de gestion des petits pélagiques, un débat ouvert entre professionnels sur le plaidoyer pour l’amélioration de la gouvernance et la transparence dans la pêche des petits pélagiques ; un débat franc et libre en l’absence des représentants de l’Etat et des experts.

Dans son mot introductif, Sid’Ahmed Abeid, Président de la Fédération Nationale de Pêches/Section Artisanale Nord, a fait un diagnostic sans complaisance de la situation en affirmant d’emblée qu’en 2022 la SMCP a exporté le 1/3 de la production vers le marché africain.

Il a mis en exergue les pertes importantes occasionnées par la fabrication de la farine de poisson. En effet, pour 1 Tonne de farine il faut 5 T de poissons soit l’équivalent de 5000 dollars qui sera revendu à 1000 dollars (prix de la T de farine), un vrai gâchis dans un pays où beaucoup de personnes ont du mal à manger à leur faim.

La pression sur la ressource est grande et de nouveaux acteurs comme l’Algérie et le Brésil pointent à l’horizon.

Donc préconise le président de la section Nord parmi les points prioritaires du plaidoyer qui s’impose il y a l’implication effective des professionnels du secteur. Et cela devrait nécessiter la réactivation de l’arrêté de 2012 de la Commission Nationale des Petits Pélagiques qui depuis sa création ne s’est réuni qu’une seule fois en 2020.

Il y a aussi les Comités Locaux de Pêche (CNPA) préconisées par le droit de la mer qui doivent être redynamisées. Il s’agit de ceux de Nouakchott et de Nouadhibou. Ces comités sont dirigés par les Walis.

Et par le passé, note Sid’Ahmed c’est ce comité qui avait piloté les nationalisations des équipages avec effet immédiat, au niveau de Nouadhibou.

Autre point important souligné par l’intervenant, il s’agit de la préservation/Restauration de l’écosystème au niveau de la Baie de l’Etoile. A l’époque rappelle-t-il, l’Espagne y avait coulé un gros bateau pour empêcher qu’on y pêche. La Commission avait aussi défendu qu’on coupe l’herbe qui y pousse mais les choses se sont dégradées depuis avec les constructions, les dépôts d’ordures…

La dégradation de l’écosystème touche aussi le Banc d’Arguin qui avait été bien préservé par les pêcheurs Imraguens qui avaient un système de pêche organisé et durable.

Aujourd’hui, du fait de la pression anthropique le poisson se fait très rare et sa disparition de plus en plus remarquable est comparée à celles des gazelles qui peuplaient les étendues désertiques de l’Inchiri.

Le mulet qui était abondant a tendance à disparaître.

La conservation de la ressource doit être un principe, note Sid’Ahmed qui ajoute que le fait de tout centraliser à Nouakchott est une mauvaise chose et ne donne pas de résultats. La nécessité de créer une plateforme pour faire du lobiying s’impose, selon lui. Il faut dit-il que l’Etat prenne des décisions.

Tous les intervenants ont abondé dans le même sens que le Président de la Fédération Nationale de Pêches/Section Artisanale Nord.

Les usines de « Moka » pointés du doigt

C’est le cas de ce député qui a noté le paradoxe du déficit budgétaire constaté l’année précédente à cause de la baisse des recettes de la pêche. Pour lui des subventions sont nécessaires pour créer des unités de congélation et de transformation. Il convient aussi, soutient-il d’éviter les usines de farine de poisson.

La contribution de l’agence Taazour doit aussi être sollicitée pour soutenir des projets dans le secteur, demande le député pour qui le séchage du poisson est une autre filière qui doit être prospecté, donnant comme exemple le plus grand milliardaire du Burkina Fasso, qui a investi dans cette filière.

Autre piste signalée par un autre intervenant, investir dans la sardine car affirme-t-il, beaucoup de gens dans le monde se nourrissent de sardines.

Et pour mener à bien tous ces projets, l’Etat doit prendre le taureau par les cornes pour réorganiser tout cela.

Aujourd’hui, la situation est alarmants, les grands bateaux ont bousillé l’écosystème et fait fuir les poissons qui s’adaptent en changeant leurs parcours.

Le pélagique, qui est la nourriture des pauvres doit être préservé et pour ce faire il faut, ont noté en chœur tous les intervenants, interdire les usines de Moka, près d’une cinquantaine aujourd’hui dont 18 à Nouakchott et le reste à Nouadhibou, une ville profondément touchée par ce phénomène.

Et la thèse selon laquelle 1.300.000 ou 1.800.000 T de pélagiques migrent régulièrement et donc il faut les capturer pour alimenter les usines de Moka, cette thèse est battu en brèche et n’a pas de fondements objectifs, selon les intervenants.

Avec près de 6 millions de T transformés en farine, ce sont des milliards qui vont en fumée, un manque à gagner colossal pour le Trésor public.

Ces usines, en plus de la pollution, sont à l’origine de la soif chronique observée à Nouadhibou car leur consommation en eau est très importante et elles mettent le prix pour assurer leur approvisionnement en eau.

Autres dégâts collatéraux de ces usines, elles seraient à l’origine de bactéries empoisonnées, qui déciment le poisson.

Et sur le plan de l’emploi, elles n’emploient pas grand monde, comme le prétendent leurs détenteurs.

La mauvaise expérience de ces usines au Sénégal (3 usines seulement), au Maroc (4 usines) et en Amérique Latine, milite pour leur fermeture immédiate.

En Mauritanie ces usines ont débuté en 2011 et l’entrée en action des Turques et des Chinois, avec leurs bateaux usines, ont provoqué un pillage systématique, une véritable catastrophe sur les petits pélagiques qui ont été décimés.

En plus de ces usines certaines techniques de pêche comme celle pratiquée avec les mono filaments, ont également pesé négativement sur la ressource. Cette technique importée du Japon et mal maitrisée qui fait fuir les poissons.

La raréfaction des poissons est aujourd’hui un fait comme le souligne ce pêcheur de Ndiago qui affirme qu’en 2015, lui et son groupe ont livré 18.000 T de poissons aux usines de poissons alors qu’en 2022, ils ont eu du mal à livrer 1000 T.

Autre exemple donné par ce capitaine de bateau présent dans le secteur depuis 40 ans et qui cite des collègues à bord de bateaux de la pêche industrielle qui peuvent rester une semaine en mer sans arriver à couvrir la ration quotidienne de leurs repas en poisson.

Aujourd’hui en Mauritanie les techniques de pêche du petit pélagique sont détenues essentiellement par les Imragen et les gens de Ndiago qui pratiquent les scènes tournantes et qui doivent être associés à la conception des politiques en la matière.

Ces expériences doivent être capitalisées selon les participants. Une cellule de suivi doit être créée pour ce faire.

Les pratiques de pêche utilisées par les Turcs sont décriées et pourtant note ce professionnel, à l’époque on comptait en Mauritanie une très forte flotte russe, de plus de 70 bateaux mais qui n’avait pas eu d’impact sur l’abondance du poisson.

Autres problèmes soulevés, ceux de la main d’œuvre et la formation qui doit être faite sur des bateaux, une formation pratique et non théorique.

La plupart des sortants de l’école font juste un stage et se retrouvent dans la rue.

Et il arrive note un participant que la formation soit bonne mais le service après-vente fait défaut. Des jeunes formés pour le secteur atterrissent dans des sociétés comme Taziast ou la SNIM ou tout simplement migrent à l’étranger faute d’être intégrés.

Ainsi, pour la main d’œuvre, les gens de Ndiago comptent essentiellement sur les sénégalais ;

A la clôture de l’atelier, les participants ont convenu de lancer le plaidoyer pour l’amélioration de la situation.

A noter qu’en Mauritanie, ce n’est qu’en 2020 que l’Etat a commencé à s’intéresser aux petits pélagiques mais rien de concret n’a été véritablement entrepris jusque-là.

Les 200 bateaux initialement destinés au projet de reprise du pélagique, ont fondu comme neige au soleil.

Pendant ce temps, la situation ne cesse de se dégrader. Et aujourd’hui, toutes les espèces sont au rouge selon les experts.

Et pourtant en Mauritanie il y a 600 espèces dont 200 seulement sont commercialisables. Les mauritaniens n’investissent pas dans le pélagique car les prix sont faibles mais un sauvetage s’impose au vu des graves dangers qui planent sur cette ressource vitale et dont les populations ont cruellement besoin.

La nationalisation de la pêche du poulpe est un exemple à suivre.

Bakari Gueye

 

 

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